Épisode 22 sur 26

Le fil retrouvé

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Avant de conclure, je voudrais reprendre toute l'affaire avec le recul. Une idée m'est venue tard, en pensant à un film. Un film oblige à la cohérence, à la continuité. Or cette histoire, telle qu'on la raconte, est faite de sous-énigmes, de bouts de chandelles, de rumeurs. Il fallait trouver le fil qui tienne tout. Je crois l'avoir trouvé.

Partons de ce qui est sûr. Un auteur qui m'a marqué disait que, dans toute cette affaire, une seule chose est hors de doute : la tombe de Delft — Delft, la ville de Hollande où est enterré Louis XVII, le vrai, sous le nom de Karl Wilhelm Naundorff. Avec ce qui l'a précédée, le contrat hollandais, et ce qui l'a suivie, la reconnaissance. C'est un morceau de certitude. On ne peut construire qu'à partir de là, en remontant.

Pour la Comtesse des Ténèbres — la femme voilée qu'on a enterrée à Hildburghausen —, c'est curieusement le contraire. Sa tombe porte un nom sans relief, celui d'une bourgeoise, à la limite celui d'un marchand passé une fois dans le coin. Et ce nom jure avec tout le reste : le train de vie, la protection des ducs, le moine laïc qu'est devenu Van der Valck. La tombe de Delft crie la vérité. Celle de Hildburghausen crie le faux enterrement. Deux certitudes à l'envers l'une de l'autre, au même moment, dans le même pays. Louis XVII et sa vraie sœur auraient presque pu se croiser : il quitte l'Allemagne au début des années 1830, elle y meurt en 1837, après trente-quatre ans auprès du même protecteur.

Maintenant, le problème. Dès qu'ils sortent du Temple, ces deux enfants n'ont plus aucune valeur politique. Imaginez qu'on ressorte Louis XVII sous Napoléon, ou après sa chute : ce serait un fantôme. On s'était habitué à l'idée qu'il était mort, la page était tournée. Les faux dauphins ont fait du bruit, rien de plus. Même chose pour la princesse : une fois la substituée installée à Vienne, la vraie sœur n'allait pas sortir du bois pour dire « coucou, c'est moi, l'autre est une imposture ». Impossible. Le destin des enfants du Temple était scellé dès 1794. En 1795, la mort du petit et l'échange de la sœur sont deux morts politiques. Les Espagnols acceptent, Vienne prend la jeune fille, rideau. L'histoire qui empoisonnait les relations de la France avec les monarchies voisines est finie.

Alors, si on veut croire à une autre histoire, il faut expliquer deux survies sans aucun profit politique. Deux fugitifs, deux anonymes, qu'on laisse vivre sans rien en attendre, parce que leur sang est sacré et que la mémoire qu'ils portent est sacrée. Il faut aussi expliquer pourquoi la République n'a pas gardé ces enfants, s'ils étaient en bonne santé. La princesse, on pouvait l'échanger sans danger. Mais le Petit Roi, on aurait pu le garder, en faire un bon républicain. Hébert le voulait, et on l'a guillotiné en mars 1794. Trois semaines plus tard, Chaumette monte à l'échafaud avec d'autres, accusés d'avoir voulu libérer le petit Capet pour le mettre sur le trône. En avril 1794, rêver du Petit Roi coûte la tête. Robespierre reste seul à tenir la carte.

La réponse, je crois, tient en un mot : l'état des enfants.

Personne, à ma connaissance, n'a regardé cette affaire avec les yeux d'un médecin. Or n'importe quel psychologue se poserait la question. Ces deux enfants ont connu la plus grande chute qu'un enfant ait jamais connue, avant et après eux.

Partons du haut. Versailles, le luxe le plus extraordinaire, la première puissance d'Europe, le trône de saint Louis, le plus légitime de tous. Des parents aimants, fidèles l'un à l'autre. Une mère qui les berce le soir en allemand, sa langue. Un père que le petit Dauphin regarde fabriquer des serrures, réparer des horloges. Une éducation d'une grande finesse, le sacré partout, un bonheur continu. Et une proximité avec le peuple : une petite sœur adoptive, Ernestine, la fille d'une femme de chambre, et un petit garçon africain, offert comme esclave à la reine, qu'elle a pris sous sa protection comme un des siens, horrifiée qu'on puisse offrir un être humain en cadeau.

Ces deux enfants sont au sommet de l'Everest. Et on les précipite au fond de la fosse des Mariannes. Un milieu violent, qui ne parle plus leur langue, qui crache sur le nom de Dieu et sur le nom de leurs parents. On leur répète que leurs parents étaient des monstres. Un local froid et laid, sans confort. On les arrache à leurs parents, puis l'un à l'autre. Et on leur annonce que leurs parents ont été décapités, à juste titre, et qu'ils n'ont pas à en avoir de la peine.

Quel enfant au monde peut supporter un tel écart en un an ? Le petit tient encore le coup avec les Simon, auxquels il s'attache par désespoir. Mais après leur départ, en janvier 1794 ? Et la princesse, toute seule, après la mort de sa mère, puis celle de sa tante adorée, en mai 1794 ? Il me paraît évident que les deux ont développé un traumatisme d'une ampleur que personne ne soupçonne. Avec, au minimum, un mutisme complet. Des enfants au regard vide, des morts-vivants, épuisés, sans espoir, sans foi en rien ni en personne. La princesse est peut-être devenue comme un animal sauvage effrayé, qui ne pousse plus que des cris à la place des mots.

Robespierre voit cet état de ses propres yeux — nous y reviendrons dans un instant, car cette visite est l'une des clés de l'affaire.

C'est là qu'est conçue la double substitution. Et il n'y a qu'un pays capable d'accueillir la paire : la Prusse. Pas l'Espagne, pas Vienne, pas la Russie. Il faut un pays qui accepte deux enfants sans valeur politique, deux fardeaux à garder jusqu'à leur mort, et qui sache se taire. La Prusse a un roi, Frédéric-Guillaume II, rongé par le remords d'avoir abandonné Louis XVI. Elle a Hardenberg. Et elle a une tradition de parole. Parole de roi, donnée par Hardenberg : jamais ces enfants ne seront utilisés contre la République. C'est le même esprit que la paix de Bâle, en 1795. La Prusse promet de ne plus faire la guerre à la France, et elle tiendra parole jusqu'à ce que Napoléon l'envahisse. Mais Napoléon n'était pas la France qui avait négocié avec le roi de Prusse. On n'imagine pas Robespierre faire du shopping pour savoir où les envoyer. La seule autre possibilité aurait été la Hollande — le pays même d'où viendra, plus tard, Van der Valck —, mais elle était trop fragile à côté de la Prusse.

Un mince espoir accompagne le garçon. Robespierre ne comptait pas tomber, et faisait des plans à long terme. Robespierre pouvait très bien mettre un substitué au Temple, cacher le vrai en Prusse, et le jour venu, si le Petit Roi retrouvait la raison, le ramener et rétablir la monarchie à son profit. Le roi de Prusse aurait été plus que d'accord : cela aurait réparé son abandon de Louis XVI. Ce plan aurait pu changer la donne, et peut-être empêcher Bonaparte.

Rappelons d'abord l'épisode de Meudon, car c'est là que tout bascule. On apprend par le rapport d'un espion que Robespierre a demandé, fin mai 1794, à faire sortir le Petit Roi pour une journée à Meudon — puis à le ramener. C'est tout. Probablement un exercice de vérification de la chaîne de commande, en cas de problème. Il faut dire qu'à ce moment-là, Louis XVII a encore une valeur incommensurable : non seulement des milieux étrangers le veulent — l'Espagne en particulier —, mais des Révolutionnaires aussi : Hébert et Chaumette ont été guillotinés juste avant pour l'avoir voulu libérer. L'exercice a lieu. Et selon moi, c'est le moment idéal de faire sortir quelqu'un et d'en ramener un autre. Il est évident que le petit sort incognito, qu'on ne voit pas son visage. Il est très probable que Simon l'attend à Meudon, pour le rassurer — on sait que Simon, après son départ du Temple, continue à voir le Petit Roi. Louis XVII part donc fin mai, je crois pour un port, et pour l'Amérique — c'est un souvenir de Naundorff dans son livre, où il parle de bateau. Et le substitué retourne à sa place.

C'est le premier substitué, et il ne restera pas longtemps. Celui-ci est normal et mobile, en pleine forme quand il descend du carrosse — son visage est certainement caché. Puis, en juin ou juillet, une deuxième substitution a lieu dans le Temple : cette fois, un enfant blond, qu'on peut voir — un enfant malade, grabataire, mutique.

Pour la sœur, au contraire, il faut quelqu'un qui parle, et la mécanique n'est pas du tout la même. Robespierre ne sait pas — ne peut pas savoir — que cette fille ira un jour à Vienne. Il faut simplement, au Temple, une fille normale, qui raconte qu'elle a été bien traitée. C'est tout ce qu'on lui demande. Demander cela à Marie-Thérèse elle-même — qui a perdu ses parents, toute sa vie partie en fumée — est bien entendu impossible. Une autre, oui : une petite aristocrate trouvée orpheline, ou une Lambriquet — Ernestine, la petite sœur adoptive du Dauphin, ou une de ses sœurs —, qui a bien connu la cour. L'une ou l'autre ferait l'affaire — il a dû y avoir tant de cas. Une fille pour laquelle le Temple et les soins auxquels elle a droit sont un mieux, même si elle aussi a vécu l'enfer en 1792. Elle parle. Elle n'a aucune importance dynastique — juste médiatique, si je peux dire. Elle remplit la case, en attendant de savoir quoi en faire. Ses souvenirs ne remonteront qu'au 10 août 1792, jour où probablement ses propres parents sont partis pour la prison, puis pour la guillotine — la date commune du traumatisme des deux filles, le jour où elles sont tombées toutes les deux de leur arbre social, familial et affectif.

Et il me paraît clair que Robespierre n'a pas pu laisser la petite Marie-Thérèse seule dans sa prison, après le départ et la mort annoncée de sa tante. Si elle était déjà très perturbée, ses derniers plombs ont dû sauter après qu'on lui a enlevé sa mère, son père et sa tante — accusés en plus d'être des monstres, et donc elle, fille de monstres. Il a fallu un gardien, comme on en a nommé pour Louis XVII — on parle de Gomin, le commissaire qui a succédé à Simon dans la garde du petit —, mais cela ne suffit pas : on ne laisse pas une petite fille seule avec un homme adulte comme seul compagnon. C'est très inconvenant — et ce sont les rumeurs qui s'en sont nourries plus tard : ils auraient eu des rapports, elle serait tombée enceinte, ou tout simplement dépucelée, donc profanée. Je ne crois pas une seconde à ces rumeurs : une grossesse aurait dû être interrompue, ce qui était très risqué — et d'ailleurs, dans les mémoires de Marie-Thérèse, écrits par la substituée, Gomin est déclaré « très gentil ». À moins qu'on l'ait forcée à écrire cela — mais je n'y crois pas. Non, il a fallu une fille, et une jeune fille était l'idéal, pour lui tenir compagnie.

La substituée arrive donc début mai 1794 — avant même la mort de Madame Élisabeth. Et voici la scène qui change tout. Le 11 mai 1794, quand Robespierre visite le Temple, les deux filles sont là, ensemble. La future substituée racontera, dans le récit de captivité : un homme vint dans sa chambre, « je crois que c'était Robespierre ». Les commissaires le traitaient avec un grand respect. Robespierre les regarda, regarda les livres, et repartit sans un mot. C'était le lendemain de l'exécution de Madame Élisabeth — le pire jour de la vie de Marie-Thérèse.

Puis les événements s'enchaînent : la sortie de Meudon fin mai, le départ du Petit Roi pour l'Amérique, l'installation du premier substitué, puis du second. Pendant ces quelques semaines — de la mi-mai à la fin juin —, la substituée et Marie-Thérèse vivent ensemble, se tiennent compagnie, se disent tout. Puis on prend Marie-Thérèse, et on raconte à la substituée qu'il faut, pour sauver la vie à son amie, qu'elle joue son rôle. La transition est des plus fluides, et des plus logiques : il y a bien transmission entre les deux, de bouche à oreille. C'est ce que Robespierre laisse à sa chute, fin juillet : un substitué mourant et mutique, et une jeune fille apeurée, à qui on a demandé de se taire — au péril de sa vie, et de celle de son amie partie.

Puis Robespierre tombe, le 27 juillet 1794. Le lendemain de sa mort, Barras monte au Temple — c'est là qu'est le pouvoir, l'avenir. Et voici ce qu'il trouve. Un enfant mutique, mal traité au point de vue hygiène, qu'il croit être Louis XVII. Une fille apeurée, qu'il croit être Marie-Thérèse. Barras croit que ce sont les Enfants Royaux — comment le saurait-il ? Il ne sait pas ce que savait Robespierre. Il ne sait pas qu'ils sont substitués. Les nouveaux ne connaissent ni l'état des enfants, ni la transaction, ni les conditions. Barras reprend le dossier à partir de la substitution, et il ordonne qu'on améliore le traitement des deux : le substitué, qui vivra encore un an, est soigné ; et on adjoint à la substituée une compagne de son âge, aristocrate. C'est le début de sa rééducation — car la suite va donner à cette fille un rôle que personne n'avait prévu : le rôle de preuve.

Car réfléchissons à ce que voit l'Europe. L'échange avec Vienne montre que la Révolution a bien traité les Enfants du Temple : la sœur va très bien, elle est capable d'arriver à Vienne normalement, de marcher, de manger, de parler, avec des souvenirs minimaux. Et cette normalité de Marie-Thérèse permet, a posteriori, de valider la « normalité » du destin de Louis XVII : mort au Temple, certes — un événement malheureux, non voulu — mais bien traité, comme le prouve l'excellent état de sa sœur.

Le substitué à Louis XVII meurt en juin 1795, juste après la signature du traité de Bâle avec la Prusse, et juste avant la signature du traité de Bâle avec l'Espagne. Pile au bon moment. Les Prussiens ont le vrai Roi et la vraie princesse — et ils n'ont aucun lien familial avec les Bourbons. Pour eux, c'est une question d'honneur et de parole, vis-à-vis de Louis XVI, que de garder leurs enfants. L'affaire est entièrement réglée pour eux depuis un an déjà, lors des échanges entre Robespierre et Hardenberg. Ils laissent la France révolutionnaire raconter les histoires qui l'arrangent à propos des Enfants du Temple. Ce qui les intéresse, c'est signer la paix : le roi de Prusse est préoccupé par la Pologne, et ne veut plus de cette guerre avec la France. Une fois le front Est sécurisé avec la Prusse, la France peut précipiter la mort du substitué au Temple — ou bien il meurt de sa propre mort, étant donné sa tuberculose avancée. Appelons cela une euthanasie, car il n'avait aucune chance de survie. La mort du substitué permet de signer le traité de Bâle avec l'Espagne, pour qui la libération de Louis XVII était une condition de paix essentielle : l'enfant n'est plus là, mais l'honneur de la République est sauf — la preuve qu'il a été bien traité de son vivant, et qu'il est mort « malheureusement », sera l'échange avec Vienne, qui a lieu quelques mois après le traité de Bâle.

Rappelons le côté « complotiste et sombre » de cette histoire, que certains historiens balayent d'un revers de main, mais que d'autres trouvent tout de même curieux. Trois médecins se succèdent auprès du substitué peu de temps avant sa mort. Desault, le médecin le plus considérable de l'époque, va voir ce qu'on lui dit être Louis XVII. Un homme en pleine force de l'âge. Le lendemain de sa visite, il meurt — on dit empoisonné. Son élève, Abeille, part en Amérique, où il disparaît. Un troisième médecin, associé à Desault, Chopart, meurt aussi. Les trois, dit-on, étaient au courant de la substitution : Desault avait informé ses deux collaborateurs. Les trois savaient que l'enfant grabataire qu'on leur présentait n'était pas Louis XVII. Desault allait vendre la mèche. On s'en est débarrassé.

Une fois les traités de Bâle signés, la Princesse n'est plus qu'une gêne au Temple. Elle n'a plus de fonction particulière ; l'Espagne n'y tient pas spécialement. Et c'est naturellement à Vienne qu'on l'envoie, en décembre 1795, dans la famille de sa mère — qui, bien entendu, l'accepte.

Et un détail de cet échange mérite qu'on s'arrête, car il montre comme l'Histoire semble vraiment providentielle — c'est-à-dire bourrée de sens. Parmi les Français avec qui elle est échangée, figure un certain Jean-Baptiste Drouet. Drouet, c'est le maître de poste de Sainte-Menehould qui a reconnu le roi en fuite sur les billets de banque, fait arrêter Louis XVI à Varennes — et causé tout l'enchaînement qui mène à la mort de Louis XVI, et à l'emprisonnement de sa fille. Bon, c'était la substituée qui part à Vienne, pas la vraie. Mais quand même, c'est étonnant : l'Autriche tient le coupable initial de toute l'affaire, et la France tient la seule victime survivante de ce qu'il a fait. Comme si on bouclait vraiment toute une histoire. Sauf que Drouet n'est pas échangé contre la vraie princesse — et que Louis XVII est encore en vie. Drouet n'a pas réellement mené à la mort complète des Bourbons avec sa dénonciation de Varennes. La boucle n'est pas fermée. Elle ne le sera qu'à Delft, là où est enterré Louis XVII, le vrai.

La venue de la substituée à Vienne est le clou de la substitution et de toute l'affaire du Temple : une jeune femme en pleine forme physique et mentale, qui montre que tout était vrai depuis le début. Que l'affaire du Temple n'a jamais été une énigme — elle se termine par une mort par maladie, et un échange poli entre puissances, sur des personnes valides.

Sauf que la Cour de Vienne ne va pas accueillir cette Princesse chaleureusement. Pas du tout. On lui refuse le mariage avec l'archiduc Charles, qui aurait été naturel. On la fait se marier au duc d'Angoulême, neveu de Louis XVI, réputé impuissant — pour s'assurer que cette fille-là sera une impasse dynastique complète. À sa mort, l'affaire sera définitivement scellée.

Devenue duchesse d'Angoulême, la substituée fera d'ailleurs détruire toutes les copies qu'on trouvera du récit de captivité — celui qu'on publie en 1795, juste avant le départ pour Vienne, histoire de conclure en beauté son séjour et de raconter qu'elle avait été bien traitée. Ce texte commence le 10 août 1792 et se termine à la mort du frère. Rien sur Versailles, rien sur l'enfance. Maintenant, on comprend pourquoi : la mémoire de la substituée ne remonte pas plus haut — ou plutôt, celle qu'on lui a transmise ne remonte pas plus haut. Ce cahier, c'est l'exercice de rééducation lui-même, et son achèvement. Et dès 1912, un chercheur allemand, Richard Hennig, compare les portraits et les écritures de la jeune princesse et de la duchesse d'Angoulême. Il conclut que les différences sont trop grandes pour une même personne.

Pendant ce temps, la Prusse est consciente du destin différent des deux enfants. Le garçon peut peut-être guérir, puisqu'avec les Simon il fonctionnait encore. La Suisse, d'après ce que j'ai lu, a servi à le soigner, chez les Himely, une famille qui comptait un médecin spécialisé dans ce domaine. Il a dû y apprendre beaucoup. Mais le vrai garçon garde aussi le souvenir d'une longue période dans le noir, en prison. Probablement tenu au secret pendant les années napoléoniennes. Les Prussiens n'ont aucune confiance en Napoléon. N'a-t-il pas rompu l'esprit de Bâle, que la Prusse avait suivi scrupuleusement ? Après l'enlèvement du duc d'Enghien, comment lui confier des enfants royaux ? Tout le temps et la patience investis risquaient de partir en fumée, et avec eux la parole donnée par le vieux roi de Prusse à Robespierre.

Ensuite, la Prusse laisse le garçon en liberté, sous surveillance permanente. C'est ce qu'on comprend de son propre récit, extrêmement confus. Il est confus parce que l'époque était confuse pour lui : il ne parlait pas, on lui interdisait même de parler pour ne pas se faire repérer. Il a fait un trou noir complet sur les derniers mois au Temple, la sortie, la Suisse, la Prusse. Tout se mélange. Il entend des noms, mais comme il ne parle pas, ces noms restent à sens unique. Il ne faut pas lui en vouloir.

Il réapparaît à Berlin vers 1810, sous le nom de Karl Wilhelm Naundorff. Il se marie. Il a une femme douce qui l'écoute, un métier qui ressemble à ce que faisait son père, et une langue, l'allemand, celle de la berceuse de sa mère. Pas le français, associé au cauchemar, à l'alcool, aux jurons contre ce qu'il avait de plus cher. Il ne le prononcera jamais correctement. Et la mémoire revient. Elle est excellente, presque photographique, sur la partie heureuse : Versailles, les Tuileries, les détails que seuls connaissaient les intimes. Sur la suite, le cauchemar, il n'a que des bribes, qu'il essaie de reconstruire sans y parvenir. Voilà pourquoi il parle mal le français et ne se souvient pas de sa sortie du Temple : c'est exactement ce qu'on doit attendre d'un enfant passé par là.

Dans les années 1820, Naundorff commence à dire à droite et à gauche qu'il est le fils de Louis XVI. C'est la Restauration. Aux côtés de Louis XVIII se tient la duchesse d'Angoulême, la substituée. Elle n'acceptera jamais de le voir, et pour cause. Avec sa mémoire, Naundorff aurait reconnu l'imposture au premier regard. La situation devenait explosive, d'abord pour lui : il risquait d'être éliminé par raison d'État. Alors, je pense, on lui fabrique un dossier, pour fausse monnaie, et on l'envoie trois ans en prison, à Brandebourg. Pour le protéger. Pour qu'il se taise.

Et là se produit une chose remarquable. Naundorff convainc le directeur de sa prison, le baron von Seckendorf, d'une très vieille famille prussienne, qu'il est bien le fils de Louis XVI. Imaginez un directeur de prison, prussien de surcroît, habitué à ce que chacun lui raconte qu'il est là par erreur. Celui-là a droit au pompon : un détenu qui se dit innocent et fils du roi de France. Et le baron le croit. Il le trouve honnête homme, et tente de le faire libérer. Pour moi, c'est l'une des plus belles preuves : avoir convaincu l'homme le plus blasé du monde devant les protestations d'innocence et les délires de grandeur.

La sœur, elle, n'a pas eu cette chance. Elle a dû être gardée quelque part, en Prusse, pendant cinq ans, le temps de redevenir un peu vivable. Jamais complètement, on le sait, mais au moins sans cris et sans fugues. Puis, quand elle est adulte, se pose la question de son avenir. La reine Louise, qui a très à cœur le sort de Marie-Antoinette, et sa sœur Charlotte entrent en jeu. C'est alors que se met en place le plan Van der Valck. Van der Valck comprend ce qui est en jeu : éviter une insulte à la République, à la mémoire de Robespierre et de ceux qu'il a connus et admirés.

Voilà le fil. Un seul traumatisme explique tout : l'enfant muet de 1795, la princesse trop bien apprise de Vienne, le mauvais français et la mémoire parfaite de Naundorff, le refus obstiné de la duchesse, le voile de la Comtesse, la vie de moine de Van der Valck. Aucun récit n'avait encore tenu tout cela d'un bout à l'autre. Et dans ce récit-là, la Prusse a été extraordinaire. Elle a sauvé la face de la République, en gardant jusqu'au bout deux pauvres enfants au destin impossible.