Épisode 23 sur 26

Synthèse et enjeu politique contemporain

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Vingt-deux épisodes pour parcourir cette affaire. Il est temps de faire le point.

L'énigme des enfants du Temple n'est pas résolue. Malgré ce que disent tous les sites Internet, toutes les encyclopédies récentes, tous les livres publiés depuis 2004, l'analyse génétique du cœur enterré à Saint-Denis ne résout rien. Elle prouve qu'un cœur retrouvé est celui d'un fils de Marie-Antoinette. Elle ne prouve pas lequel. Elle ne prouve rien de plus. L'affaire reste ouverte historiquement.

La génétique est un outil. Elle a sa place aux côtés des documents, des correspondances, des témoignages. Elle n'a pas vocation à trancher seule. Un dossier historique sérieux se construit à partir de plusieurs sources qui se corroborent. Quand la génétique est utilisée pour clore commodément une affaire embarrassante, elle sort de son cadre. C'est ce qui s'est passé en 2004 et c'est ce qui s'est passé plus tard avec l'analyse sur la tombe de Sophie Botta.

Sur la question centrale — Naundorff était-il Louis XVII ? — ma conviction, après vingt ans de travail, est que l'hypothèse affirmative est de très loin la plus plausible. Elle rend compte de tous les faits sans en forcer aucun. Les hypothèses alternatives — complot prussien, bâtard récupéré, mythomane — laissent des trous partout.

Reprenons les arguments principaux, en synthèse.

Naundorff n'a aucun état civil de naissance nulle part dans le monde. Ni en Prusse, ni en Allemagne, ni ailleurs. Les tribunaux prussiens ont cherché longuement lors de son procès, sans rien trouver. L'État prussien lui-même, sollicité officiellement plus tard, a répondu qu'il ne savait rien. Cette absence totale est en soi un fait exceptionnel. Un homme ordinaire n'y aurait pas survécu — il n'aurait pas pu se marier, ouvrir une boutique, obtenir un passeport. Naundorff a pu faire tout cela parce que le chef de la police de Berlin en personne lui a délivré des papiers de sa main, sans certificat de naissance. Cette anomalie administrative demande une explication qui n'est pas celle de la contingence.

Il apparaît à Berlin en 1809-1810, juste après le départ des troupes napoléoniennes, qui ont quitté Berlin fin 1808. Le calendrier n'est pas neutre. Il coïncide avec le moment où la présence d'un fils de Louis XVI en Prusse cesse d'être un danger immédiat.

Il a la mémoire du dauphin. Les reconnaissances parisiennes de 1833 — Madame de Rambaud, Saint-Hilaire, Joly, Martin de Gallardon, plusieurs autres — portent sur des détails privés que personne ne pouvait connaître sans les avoir vécus. Des scènes intimes, des repas, des dispositions de pièces, des paroles échangées entre le roi et ses serviteurs, des vêtements portés à tel endroit et pas à tel autre. Ces détails ne se trouvent pas dans les livres publiés. On peut mettre en doute une reconnaissance, deux reconnaissances, dix reconnaissances — pas la constance et la précision de cet ensemble.

Il maîtrise plusieurs métiers étonnants — horlogerie, forge, artillerie, pyrotechnie — qui correspondent précisément aux passions techniques que Louis XVI transmettait à son fils dans son atelier privé de Versailles. Un imposteur pris au hasard n'aurait pas cette panoplie précise de savoir-faire.

Je m'arrête un instant sur ces dons, parce qu'ils ressemblent trop à ceux de son père pour que ce soit un hasard. On dit que le petit dauphin allait souvent regarder Louis XVI travailler dans son atelier. Il le voyait faire de l'horlogerie fine, de la ferronnerie fine, de la serrurerie. Ce sont exactement les métiers qu'on retrouve chez Naundorff adulte, et à un très haut niveau. Horloger, il excellait. Forgeron, il fabrique un petit canon pour saluer la naissance du futur comte de Chambord. Et artilleur, il étonne l'état-major anglais, puis l'état-major hollandais, dans un domaine pourtant très spécialisé et très disputé. Il fallait y maîtriser à la fois la forge et la chimie, pour contrôler l'explosion de la charge au départ du coup et à son arrivée. Son obus, qu'on appelait la bombe Bourbon, sera en usage dans l'armée hollandaise jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle. Tout se passe comme s'il avait reproduit, en grand, ce qu'il avait vu faire en petit.

Il faut ajouter à ces capacités hors norme une autre, plus étrange : celle de guérisseur. De nombreuses anecdotes, du temps où il vivait en Allemagne, racontent des guérisons spectaculaires obtenues par l'imposition des mains. On ne peut s'empêcher de penser, là encore, à son père. Le roi de France recevait au sacre le don de guérir les écrouelles, et il touchait les malades en disant : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Louis XV est le premier à changer la formule : « Le roi te touche, Dieu te guérisse. » Un souhait, plus une promesse. C'est cette formule-là que Louis XVI prononce. Ce n'était pas une cérémonie d'exception, c'était un devoir royal. Des milliers de malades chaque année. Louis XIV, peu avant sa mort, en touche encore mille sept cents à la Pentecôte. Ça devait être épuisant. Louis XVI le faisait aux trois grandes fêtes, Pâques, la Pentecôte et Noël. On annonçait la cérémonie par voie d'affiches et de crieurs, et les malades se pressaient dans la grande galerie du Louvre. Des milliers de personnes, trois fois par an. Le petit dauphin a forcément assisté à ces scènes. On imagine l'effet sur un enfant : son père, le roi, penché sur un malheureux, le touchant, et le malheureux qui se relève en remerciant, en disant qu'il va déjà mieux. On imagine aussi l'effet sur le malade, et sur tous ceux qui regardaient. Et de tous les rois, depuis Saint Louis, Louis XVI est sans doute l'un de ceux qui l'ont fait avec le plus de conscience et de compassion.

Il tient sa revendication pendant trente-cinq ans, à travers la prison, la pauvreté, plusieurs attentats, l'exil, la maladie, jusqu'aux derniers mots sur son lit de mort. Aucune faille, aucun aveu, aucune contradiction. Un imposteur banal aurait craqué à un moment ou à un autre, en confidence à sa femme, en aveu à un ami, en révélation à un confesseur. Naundorff est cohérent jusqu'au bout.

Il est traité par la Hollande avec une solennité extrême. Enquête préalable de quinze jours, contrat d'armement à valeur considérable, enterrement sous le nom de Louis XVII avec autorisation du gouvernement, reconnaissance officielle de sa veuve comme duchesse de Normandie, jugements successifs autorisant sa famille à porter le nom de Bourbon jusqu'en 1890. Ce n'est pas une reconnaissance juridique, mais c'est une reconnaissance de fait très troublante. Un peuple sérieux et administré comme le peuple hollandais ne fait pas cela pour un aventurier. Je pense qu'il le fait parce qu'il a vérifié.

Il est défendu au XIXᵉ siècle par un grand avocat républicain, Jules Favre, qui plaide gratuitement, par conviction. Ses plaidoiries écrites montrent l'adhésion totale d'un esprit républicain qui n'avait aucun intérêt politique à soutenir la revendication.

Il fait l'objet, en 1942, d'une démarche des autorités nazies qui offrent la couronne de France à son descendant hollandais. Les nazis avaient nécessairement des dossiers documentés pour proposer cela. Ils n'auraient jamais mis sur le trône de France un Hollandais ne parlant pas un mot de français sans des preuves ultra-solides.

Chacun de ces éléments, pris isolément, peut être discuté. Mais leur convergence est une force propre. Ils dessinent le portrait cohérent d'un fils de roi exfiltré, protégé longtemps, réapparu adulte, non reconnu par les États pour des raisons diplomatiques, mais accepté par ceux qui savaient — la Prusse, la Hollande, plus tard l'Allemagne nazie — et refusé par ceux qui ne pouvaient pas se permettre de le reconnaître — la France républicaine et orléaniste.

Il y a une objection qui revient toujours et que je veux traiter à part. Naundorff parlait le français avec un accent allemand à couper au couteau. Comment le fils de Louis XVI, qui parlait un français châtié à sept ans, pouvait-il être devenu ce germanophone maladroit ?

Un précédent historique répond. Deux enfants de François Iᵉʳ, roi de France, ont été livrés à Charles Quint en 1526 comme otages en échange de leur père. Ils avaient huit et sept ans. Ils sont restés quatre ans en Espagne. Quand ils sont rentrés en France, ils avaient oublié le français et parlaient l'espagnol. Le futur Henri II de France, dauphin du royaume, était devenu hispanophone au point d'avoir des difficultés à converser dans sa langue maternelle. Quatre ans avaient suffi.

Louis XVII, dans l'hypothèse Naundorff, a été enlevé à huit ans et n'a plus jamais entendu parler français dans son entourage pendant les seize années suivantes. Ses gardiens successifs — en Suisse, en Amérique brièvement, puis en Prusse — lui parlaient allemand, ou anglais, ou l'obligeaient au silence linguistique. Il y a plus. Le français était pour lui la langue des tortionnaires — ceux qui avaient tué son père et sa mère, ceux qui l'avaient arraché à sa vie. L'allemand, en revanche, était la langue maternelle de Marie-Antoinette. Elle lui chantait des berceuses en allemand. Le petit associait probablement l'allemand à la douceur perdue de sa mère, et le français à l'horreur de la Révolution. L'oubli du français, dans cette configuration, n'a rien de surprenant. Il est presque psychologiquement nécessaire.

Je veux maintenant raconter un épisode qui appartient à cette histoire et qui a la beauté d'un scénario. C'est l'un des rebondissements les plus étonnants de toute l'affaire.

La bague. Naundorff portait toute sa vie une bague dont il disait qu'elle lui venait de son père Louis XVI. Vraie ou fausse — on ne le saura jamais — la bague avait pour lui une valeur symbolique majeure. À sa mort, elle passe à ses enfants. Sa fille Marie-Amélie, quand elle intente les procès des années 1850 avec Jules Favre comme avocat, ne peut pas payer les honoraires. Elle donne à Jules Favre la bague de son père. Jules Favre porte cette bague.

Vingt ans plus tard, en janvier 1871, la France a perdu la guerre contre la Prusse. Napoléon III a été fait prisonnier à Sedan en septembre 1870. L'Empire s'est effondré. La France est envahie. Le gouvernement provisoire de la République nouvelle doit négocier un armistice avec le vainqueur. Le vainqueur, c'est Otto von Bismarck, chancelier de fer de la Prusse victorieuse.

Le gouvernement français choisit son émissaire pour aller signer l'armistice à Versailles, où Bismarck a son quartier général, et où Louis XVI est né. Il choisit son ministre des Affaires étrangères, l'homme le plus indiqué pour cette mission diplomatique délicate. Cet homme est Jules Favre.

Jules Favre et Bismarck rédigent l'armistice, négocient chaque article, tombent d'accord sur le texte. Vient le moment de signer. À l'époque, un acte diplomatique de cette importance se scelle à la cire, avec le sceau officiel du signataire. Bismarck appose son sceau. Il se tourne vers Jules Favre.

Jules Favre n'a pas de sceau. Le gouvernement provisoire de la République naissante n'a pas encore de sceau officiel. Il n'y a rien.

Bismarck regarde la main de Jules Favre, voit la bague à son doigt, et lui dit : allez-y avec celle-là.

Jules Favre appose la bague dans la cire chaude. L'armistice franco-prussien de 1871 — l'un des actes diplomatiques les plus lourds du XIXᵉ siècle, celui qui met fin à la guerre franco-prussienne, celui qui ouvre la voie à la Troisième République — est scellé, du côté français, par la bague que Naundorff portait toute sa vie et qu'il disait tenir de son père Louis XVI.

Voulue ou non voulue par Bismarck — nul ne sait s'il connaissait l'origine de la bague — la scène compose un tableau saisissant. La France, humiliée par la Prusse, signe sa reddition avec l'emblème du fils exilé de son dernier roi. C'est comme si, à travers Jules Favre, le vrai Louis XVII apposait sa signature sur le destin de la France républicaine.

La scène du sceau est vérifiable — Jules Favre l'a lui-même racontée. Elle appartient au dossier Naundorff comme une de ces coïncidences trop parfaites pour être seulement le fruit du hasard.

Que fait-on de tout cela aujourd'hui ? À quoi cette histoire nous engage-t-elle en 2026 ?

L'énigme des enfants du Temple n'est pas un objet d'érudition. C'est un enjeu politique dormant. La France traverse une crise institutionnelle sérieuse. La Cinquième République donne des signes de fatigue avancée. Le budget n'est plus votable, les gouvernements tombent, la légitimité présidentielle s'érode élection après élection, les majorités arrivent à cinquante-cinquante et divisent le pays au lieu de l'unir. Les motions de censure se banalisent. Les blocages du pays se multiplient. Le régime ne fonctionne plus comme il devrait.

Une sixième République ne résoudrait probablement rien. Elle ressemblerait à la Quatrième, avec ses vingt partis se déchirant en permanence. La démocratie parlementaire française semble avoir atteint le fond de ce qu'elle peut donner.

Il faut regarder honnêtement les alternatives. Les démocraties les plus stables et les plus fonctionnelles en Europe sont toutes des monarchies constitutionnelles — Royaume-Uni, Danemark, Suède, Norvège, Pays-Bas, Belgique, Espagne. On les appelle démocraties par convention linguistique, mais ce sont techniquement des monarchies. Elles ont ce que la France n'a plus : une première place prise, qui interdit la course perpétuelle au sommet et libère l'énergie politique pour le travail réel de gouvernement.

Une restauration monarchique en France est-elle envisageable ? Il y a vingt ans, la question était absurde. Aujourd'hui, elle mérite au moins d'être posée. Elle le sera de plus en plus à mesure que la crise s'aggrave.

Si elle se pose, elle bute sur la question du prétendant. Les trois familles officielles — Orléans, Bourbons d'Espagne, Bonaparte — sont hors circuit médiatique, divisées, sans écho populaire. Chacune est contestée par les autres. Aucune ne peut fédérer.

C'est là que l'affaire Naundorff pourrait redevenir actuelle. Un descendant direct de Karl Wilhelm Naundorff vit aujourd'hui en France. Si l'hypothèse que je défends est juste — que Naundorff était Louis XVII —, alors ce descendant est l'héritier légitime du trône de France par droit dynastique strict, court-circuitant les trois familles officielles. Sa candidature aurait deux atouts qu'aucun autre prétendant n'a. La légitimité dynastique la plus haute, sans conteste ni concurrence. Et une histoire — un scénario, une résurrection, une justice tardive de la providence — qui a le pouvoir de fédérer un peuple.

C'est mon espoir. Que cette histoire, portée par un film ou une série, atteigne des millions de personnes. Elle a tout ce qu'il faut : les enfants d'un roi enfermés, une révolution qui les tue à moitié et les sauve à moitié, une exfiltration secrète, une vie souterraine sur plusieurs continents, une réapparition tardive, deux siècles de silence organisé, une descendance encore vivante aujourd'hui. Elle a les personnages, elle a les scènes, elle a l'arc dramatique. Il ne lui manque que le regard qui la reconnaîtra pour ce qu'elle est.

Je ne dis pas que cette restauration se fera. Je dis qu'elle est possible, et que si elle vient à l'ordre du jour, la carte Naundorff est là, prête à être jouée. Plus de deux siècles après la mort officielle du petit prince, la providence n'aura pas dit son dernier mot.

Voilà l'affaire telle que je la vois. J'espère que d'autres la reprendront, que des documents nouveaux surgiront, que la génétique un jour tranchera sur un prélèvement pertinent — celui de la duchesse d'Angoulême par exemple, s'il devenait accessible. En attendant, l'énigme reste, entière, avec ses trois quarts de vérité et son quart d'inconnu, comme toutes les grandes énigmes historiques qui ne se laissent jamais complètement épuiser.